Ne dit-on pas que la nature a horreur du vide ?
Mon père conduit, je suis installée côté passager.
Le front contre la vitre, je regarde les lignes blanches défiler sur le bord de la route.
Chaque matin et chaque soir sur le trajet de l’école, j’ai 20 minutes qui n’appartiennent qu’à moi.
Après, mon temps, mes pensées, mes actes seront pour les autres, en fonction de leurs attentes, leurs exigences, leurs règles...
Pour l’instant, je vagabonde dans des espaces infinis, parfois je me perds dans d'étranges méandres.
Les drames y sont sanglants, les histoires d’amour douloureuses, les colères plus qu’humaines.
Ou alors, je repasse en boucle mes actes manqués, comme un disque rayé. Je rattrape les situations échappées. C’est la mélopée des j’aurais pu et des j’aurais dû.
Quelquefois encore, je me projette au fond des océans ou des galaxies, je bâtis des palais inouïs, des univers à ma mesure que je balaye d’un battement de paupières. Combien en ai-je ainsi détruits ?
Plus rarement, j’arrête de respirer, le plus longtemps possible, jusqu’à voir des papillons de lumière à l’intérieur de mon crâne.
« - A quoi tu penses ? »
- A rien.
- C’est impossible de penser à rien.
- Oui, c’est vrai.
- Alors, à quoi tu penses ?
- A rien. »
Où la dérision est une question de survie.
Enfin, je me détache de mon corps, je vole.
Je traverse la fenêtre de ma chambre en me disant que je pourrai aussi bien passer à travers le toit. Mais ça ne me tente pas.
Je survole un peu la ville, puis vient la côte. Je ne vais pas très haut, la proximité du sol me rassure.
Je me risque au dessus des flots. Petit à petit, je m’éloigne de la rive. Je suis au dessus de la grande bleue.
Je sais qu’il existe une île où vit un grand sage, prêt à confier ses secrets à qui le trouve. J’explore donc l’horizon.
Une troupe de dauphins batifole. Je leur demande le chemin. Ils m’invitent à leurs jeux, je reste un temps avec eux, insouciante et joyeuse. Mais je me souviens du sage, il faut que je le cherche encore. Ils ne veulent pas que je parte, ils me disent que cela n’en vaut pas la peine, qu’être ici, c’est être libre et heureux. Je m’éloigne tout de même. Eux continuent de jouer, ils m’ont déjà oubliée.
Enfin, l’île tant recherchée est devant moi. Je descend jusqu’à elle, sans réussir à me poser tout à fait. Je flotte comme suspendue face au sage.
Il me dit : « je suis le Très Saint Chaman Lama, tends l’autre joue pour ouvrir tes Chakras, et évite les pommes qui alourdissent le karma, mais surtout, il faut garder un esprit ceint dans un corps fin… »
Je regarde le chaman lama, puis l’île. Il est fringué comme un play-mobile chez les indiens et les palmiers sont en plastique. Je suis à Vaticanland au Tibet.
Misère, les dauphins avaient raison.
« Ou, penchés à l'avant des blanches caravelles,
Ils regardaient monter en un ciel ignoré
Du fond de l'Océan des étoiles nouvelles. »
JM de Hérédia
Ça y est ! J’y suis ! Tout ce que j’ai entrepris jusqu’à aujourd’hui, je l’ai fait dans ce but : Voyager.
Peu importe où, pourvu que ce soit loin.
Je suis à l’autre bout de la terre, techniquement je ne pourrai pas faire mieux.
Tahiti ! La Polynésie, une volée de cailloux au milieu du pacifique sud.
Ce n’est pas le Tahiti des cartes postales ou du club Med, non c’est la Polynésie de Segalen et de Gauguin, celle de Loti et de Brel.
Ce n’est pas le Paradis, mais c’est bien un ailleurs, celui d’Aznavour quand il supplie «emmenez moi …».
Je devrais être satisfaite, je le suis en surface, mes yeux, mes sens, mon imaginaire sont saturés d’émotions nouvelles.
Pourtant, quelque chose au fond de moi résiste en douceur, une vielle tristesse, une vague désillusion.
Je n’y trouve rien de ce que j’étais venu chercher.
J’imaginais vouloir découvrir le monde, je courrais après un moi idéal que je m’étais fabriqué.
En fait, je me fuyais. Je fuyais ma lourdeur, ma gaucherie, mon inertie, mon manque d‘ambition.
A Tahiti, croyant toucher au but, je me suis rattrapée.
Peu importe le lieu, la distance, le dépaysement, je dois poser mes valises et me faire face.
Ça fait mal.
Je dois jeter les illusions, déchirer les images et me laisser grandir.
Je ne suis pas devenue celle que j’attendais mais une autre qui rageait en secret de n’avoir pas sa place.
A Tahiti, pour la deuxième fois, je suis née.
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé l’eau.
Regarder ruisseler l’eau est un luxe de maître zen, j’avais six ans quand je l’ai découvert. C’est l’été, mon grand père m’autorise à être dans ses pattes lorsqu’il s’occupe du jardin, un vaste potager en fait. Pour m’occuper, il me confie le tuyau d’arrosage. Je regarde l’eau se répandre dans la première rigole, elle progresse sans difficulté et sans précipitation. Elle arrive au bout. Je change de rangée. La terre est parfumée de fraîcheur.
J’ai douze ans. Mon père coupe le moteur, le vent s’engouffre dans les voiles. Le génois se gonfle, je suis assise à son pied, tout à l’avant du bateau. Accoudée au garde-fou, j’observe dans les remous des vagues, des univers profonds et lointains qui valent ceux des étoiles. Parfois, mon petit frère me rejoint et se blottit contre moi, en silence. C’est la mer qui nous berce.
J’ai 20 ans, la rivière est d’une pureté glaçante. Pourtant j’y entre. Il me regarde en riant. Des gouttelettes d’eau sont accrochées à ses cheveux et à ses cils. Elles brillent dans la lumière.
Dieu, que cette eau est froide. Dieu, qu’il est beau.
Ayant, du mal à ne serait-ce que jeter un livre, le concept même de l'autodafé me dépasse. Il faut en être arriver à un degré rare de sottise et de barbarie, pour se livrer à un acte aussi vain, mesquin et stupide. Pourtant l'autodafé en soi a un mérite, et non des moindres ; celui de prouver, d'affirmer, l'incroyable pouvoir des livres et la terreur qu'il inspire aux tyrans, aux régimes totalitaires et aux intégristes. Les livres, en effet, sont généralement leurs premières victimes et les autodafés ne sont souvent que les prémices, hélas, d'actes encore plus atroces. Les livres proscrits qui ont échappés au carnage deviennent alors des symboles d'une résistance silencieuse et obstinée, et à travers leur préservation et leur transmission, des parcelles de liberté.
Je ne suis pas fan de leur musique, mais j'adore ce clip. Une belle trouvaille graphique, à mon goût.